Discours prononcé le
lundi 28 avril 2003 lors du r
assemblement de Baléone (Ajaccio)
Déclaration d’André PACCOU - Délégué de Corse - LDH
L’Union des Marocains de la Corse-du-Sud et la Ligue des Droits de l’Homme ont voulu organiser un rassemblement près du local visé la semaine dernière par un attentat, pour affirmer que ce lieu n’est pas à l’écart de la société corse, que les hommes qui le font vivre sont de notre communauté et que ce qui s’est passé ici nous concerne tous.
Les nombreux appels à participer à ce rassemblement, votre présence ce soir, montrent que nous avions raison de penser que notre demande serait largement entendue, que nous avions raison d’estimer que les volontés de vivre ensemble étaient largement partagées, quelles que soient les opinions de chacun d’entre nous.
Aujourd’hui, un nouveau groupuscule
«armata christiana corsa»
, vient de revendiquer l’attentat de la semaine dernière au nom d’une Corse chrétienne et d’une exclusion de l’islam. Quelques individus malades de l’extrémisme ont donc décidé de dévoyer l’esprit du christianisme, fondé sur la tolérance et la fraternité, pour tenter de masquer leur haine de l’autre.
Je dis « quelques individus » parce que nous savons bien que les Eglises et les chrétiens de Corse sont très solidement attachés aux valeurs humanistes. Je voudrais d’ailleurs vous faire part, Monsieur le président de l’Union des Marocains, du message de solidarité que Monseigneur Lacrampe, dans l’impossibilité d’être avec nous ce soir, m’a demandé de vous transmettre. Je voudrais également saluer l’importante délégation de l’Eglise catholique de Corse présente parmi nous.
Je dis « quelques individus » mais je ne veux pas sous estimer le danger qu’il représente lorsqu’ils portent atteinte au droit à la sûreté, lorsqu’ils s’en prennent également à d’autres libertés fondamentales, la liberté de s’associer puisque nous sommes ici dans une enceinte associative, ou à la liberté d’opinion, cette liberté qui signifie que "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre établi par la loi", pour reprendre les termes de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en son article 10.
Mais qui donc oserait affirmer qu’en ce lieu, on trouble l’ordre établi par la loi, alors que tout respire la tranquillité et la paix, que tout invite à la fraternité.
Depuis plusieurs mois maintenant, certains semblent vouloir surfer sur l’émergence d’un vote lepéniste lors des élections présidentielles. Nous sommes convaincus qu’il n’y a pas en Corse 20% de racistes, simplement beaucoup de gens qui se trompent de colère dans une société en mal de repères.
Dans ce contexte, certains attisent les haines. On mitraille le local de Baléone, on tente d’incendier un lieu de culte musulman à Sartène puis à Propriano. Une «organisation secrète corse» balance quelques centaines de tracts en fantasmant sur «une invasion arabo-musulmane», mais aussi en se livrant à des menaces par l’annonce «d’affrontements inéluctables et plus graves dans les mois à venir»
Autant d’agressions répétées pour faire croire à un engrenage de la haine et de la violence.
Soyons vigilants, et sans exprimer le moindre mépris sur le débat institutionnel en cours, constatons que celui-ci peut nous éloigner de cette nécessaire vigilance.
D’autres enjeux doivent être abordés.
Il y a la question de l’identité qui ne doit pas être une obsession mais un projet de société fondé sur cette conception d’une communauté à la fois singulière et intégrante, composé de Corses de filiation, vivant dans et hors de l’île, et de Corses d’adoption, d’origine bretonne, sarde, portugaise, marocaine…D’individus ayant fait le choix de s’installer ou premières générations nées en Corse.
Il y a la question sociale, toujours sous estimée, alors que ce sont les inégalités et les exclusions qui sapent notre capacité à vivre ensemble et qui alimentent les mauvaises colères. Je voudrais insister plus particulièrement sur l’importance de la présence d’organisations syndicales et d’associations parmi nous ce soir ; des syndicats et des associations dont le travail quotidien et justement de combattre les inégalités et de promouvoir les droits sociaux. Je voudrais dire l’importance que la LDH attache à cette présence dès qu’il est nécessaire de se mobiliser contre des agressions racistes. La dimension sociale de ce combat est essentielle.
Oui, soyons vigilants. Que chacun d’entre nous soit attentif à une certaine banalisation du racisme au travers de ces inscriptions insupportables « arabi fora » que l’on trouve jusqu’aux portes des établissements scolaires, là où se regroupent quotidiennement des centaines de collégiens et de lycéens. Une vigilance nécessaire également contre ces discriminations que subissent les immigrés lorsque par exemple, on refuse de les servir à la terrasse d’un café.
Mal vivre, inégalités, exclusions, discriminations, tout cela finit par faire système pour une partie de la communauté corse.
Pour mieux exprimer ce que je pense être la responsabilité de chacun devant ces réalités, permettez-moi de vous soumettre cette réflexion de Dostoïesky « Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres »
Mais les violences racistes actuelles ne nous cachent pas ce qui se construit. C’est ensemble, Corses de filiation et Corses d’adoption, que nous avons manifesté « pour une paix juste et durable au Proche Orient » et pour dire « Non à la guerre en Irak ».
C’est ensemble que nous nous mobilisons ce soir pour dire « Non au racisme »
C’est ensemble que nous travaillons quotidiennement dans les syndicats et les associations pour faire vivre nos droits et nos libertés.
C’est ensemble que nous travaillons au développement de relations avec les pays de la rive sud de la Méditerranée, que soit au travers d’échanges universitaires, culturels ou économiques.
C’est ensemble que nous participons quotidiennement au développement démocratique, économique, social, culturel de la Corse.
Et nous continuerons d’avancer parce que notre volonté de vivre ensemble est plus forte que le racisme et le rejet de l’autre.
Votre présence ce soir en est la preuve.