Ces actes bafouent notre identité - interview - Jean Claude Acquaviva Libération 2004
Jean-Claude Acquaviva, chanteur, après l'attentat contre l'imam de Sartène: «Ces actes bafouent notre identité»
Jean-Claude Acquaviva est le chanteur et l'un des fondateurs d'A Filetta, un des groupes musicaux corses les plus connus sur l'île. Il est aussi l'un des animateurs de la Ligue des droits de l'homme et participe depuis toujours à l'activité culturelle de sa région. Dans sa ville de Calvi (Haute-Corse), samedi dernier, quelques heures après l'attentat contre l'imam de Sartène (Corse-du-Sud), une manifestation a réuni 200 personnes.
Quelles sont selon vous les racines de cette violence ciblée contre la communauté maghrébine ?
J'en vois trois qui se conjuguent. Il y a d'abord cette communication déferlante qui favorise, ici comme ailleurs, certains amalgames. Ces décapitations en Irak, presque en direct à la télévision, les attentats sans fin au Moyen-Orient... Sur des esprits un peu faibles, qui prennent facilement des raccourcis, les conséquences sont catastrophiques. Elles le sont d'autant plus dans notre région, qu'un problème identitaire très vif est source d'une grande angoisse. Enfin, et c'est lié à cette perte d'identité, la société corse a perdu certains fondements qui étaient source d'intégration. Un exemple : quand j'étais gamin, sur la place de L'Ile-Rousse, j'étais l'enfant de tout le monde. Il y avait une vraie solidarité. Maintenant, en Corse comme ailleurs, beaucoup de jeunes enfants ont plutôt tendance à se sentir les enfants de personne. Mais est-ce que cela excuse ces actes ? Bien sûr que non ! Ils bafouent complètement le sens qu'on essaie de donner à notre histoire et à notre identité. Nous sommes nés d'un métissage, aussi, cette vision d'une identité propre et vierge, c'est une véritable barbarie.
La réaction de la société vous paraît-elle suffisante ?
A Ajaccio, près de 2000 personnes ont manifesté contre le racisme il y a un mois. A l'échelle de la population insulaire, ce n'est pas si mal. Mais ce n'est pas facile de mobiliser, car en même temps, la Corse est systématiquement montrée du doigt, objet de tous les amalgames. Un attentat. Raciste survient en Corse, et aussitôt, on dit, la Corse est raciste. Ce qui nous met, nous les antiracistes, dans une position difficile. Des gens nous disent : je suis d'accord avec vous, mais je ne veux pas faire le jeu du racisme anticorse. Si des milliers de Corses se mobilisaient contre les attentats racistes, cela lèverait les ambiguïtés... Je crois qu'il faut arrêter de dire, à l'extérieur, que les Corses sont racistes, et en même temps, arrêter de dire ici que les Corses ne sont pas racistes ! Et les politiques ? Ils s'indignent, ils condamnent... Mais quand commenceront-ils à régler les questions économiques. Quand on laisse s'entasser des familles en difficulté dans des taudis, quand les enfants se retrouvent dans des classes ghettos, quelle possibilité d'intégration y a-t-il ? Et lorsqu'on laisse des patrons exploiter impunément les travailleurs sans papiers, n'est-on pas ; aussi responsable de cette situation ? J'attends de nos élus à l'Assemblée de Corse qu'ils s'emparent de ces réalités. Comment combattre cette dérive... L'Etat jacobin a sa responsabilité. La langue corse doit faire l'objet de mesures fortes, être reconnue dans les faits. Il faut décrisper le mal-être des Corses, répondre à cette peur panique de l'identité qui fout le camp, même s'il s'agit parfois d'une conception figée de l'identité. L'école aussi doit jouer son rôle » éducatif. Il faut aussi rappeler aux enfants que le racisme et l'exclusion ne sont pas des opinions, mais des délits.
